Ma réflexion sur le motu proprio « Traditionis custodes »

Je tiens d’emblée à préciser que je suis un habitué de la liturgie ordinaire. Ceci posé, je ne puis m’empêcher d’être consterné lorsque je lis certains commentaires “légalistes”, liés au motu proprio du Pape François : on assiste soudain à une résurrection des appels à l’obéissance, à l’autorité de la hiérarchie, au respect de la parole pontificale. Les mêmes qui, à l’ordinaire, appellent l’Eglise à davantage de pluralité, de diversité dans les coutumes et les usages au sein de la catholicité, se prononcent soudain pour l’exclusivité, la norme, le respect de la messe vernaculaire et le contrôle épiscopal renforcé envers les contrevenants. Ce serait à n’y rien comprendre, si la nature humaine n’était pas tributaire de cette maudite pomme croquée, et si l’hypocrisie n’inspirait pas si fréquemment nos instincts. L’homme est ainsi fait que dès qu’il se trouve du côté du manche, il juge opportune la sanction ; dès lors, la règle et l’autorité redeviennent des notions fréquentables, opportunes, nécessaires. Observant cette schizophrénie inconsciente, je ne puis me résoudre à me ranger dans la foule de cette génération spontanée légaliste. Face à ceux qui se veulent plus catholiques que le Pape – et qui font nombre j’en conviens – il y a ceux qui se veulent plus jésuites que François, et qui ne disent jamais non à un pas de deux vrillé arrière… 

Revenons au fond de l’affaire : si je ne suis pas un habitué du rite extraordinaire en latin, ce motu proprio me fait mal pour tous ceux qui aiment le rite tridentin, pour tous ceux qui y trouvent une chaleur et des résonnances vitales. Cette liturgie a une dimension sacrée que l’on retrouve difficilement dans le rite dit de Paul VI. Cela a été observé depuis beau temps. Je ne puis m’empêcher de songer à cet avertissement précoce de François Mauriac qui, dès 1968, s’interrogeait sur les risques de dérives idéologiques liés à l’abandon du latin :

« Le latin, dont l’Eglise aujourd’hui, se dépouille si allègrement et qu’elle jette aux orties, était le gardien incorruptible qui ne permettait à personne de faire le malin avec la Parole de Dieu. Le chroniqueur le plus spirituel, fût-il clerc, n’aurait rien pu tirer du mot « caritas » » (François Mauriac, Journal, 17 novembre 1968)

Il y a quelques années, le Pape François reconnaissait lui-même : 

« La tentation d’avoir peur de ne pas être moderne. Cela peut conduire à des choses affreuses » (Pape François, Politique et société)

On y est… La modernité, pour s’imposer, cède à la facilité de l’option répressive. Ce faisant, elle contredit superbement ses principes supposés (la liberté, le refus du centralisme monofocal…). Arguer d’une simple mesure de bon sens contre les excès constatables et non d’une interdiction frontale, c’est prendre autrui pour gogo. Il s’agit d’un revirement soudain, qui assomme une large part des pratiquants catholiques de sensibilité traditionnelle. Comment peut-on imaginer qu’une telle mesure aille dans le sens de l’apaisement vis-à-vis de Vatican II? 

J’espérais, comme Benoît XVI en son temps, qu’une réforme de la réforme ait pu voir le jour pour extraire Vatican II des mains de ses interprètes les plus zélés. Il n’y aura jamais d’équilibre à se dresser sur un seul pied liturgique en laissant au second de vagues apparitions épileptiques. L’une des raisons indicibles de ce motu proprio, c’est aussi, en toile de fond, la chute colossale de la maîtrise du latin parmi les rangs épiscopaux. 

Soyons honnêtes, la constitution Sacrosantum Concilium n’est absolument pas appliquée ni respectée à l’heure actuelle… ou si mal. Le latin est la langue officielle de l’Eglise. Sa suppression favorisera l’anglais, naturellement ; le sacré, la beauté de la liturgie ont conduit de nombreuses personnes à rencontrer Dieu comme l’auteur Huysmans. Dans son roman « En route », il décrit avec merveille la splendeur liturgique qui l’a amené à quitter le satanisme, et à ouvrir son cœur à l’amour de Dieu. Ce convertirait-il aujourd’hui ? Dieu seul le sait. 

Ce que j’attends du Pape aujourd’hui, c’est qu’il clarifie et qu’il rétablisse droit ce qui est tordu dans certaines institutions, paroisses, séminaires. Son rôle est bien là, dans cette gestion difficile, et non dans ces vastes moulinets symboliques destinés à convaincre les opinions publiques. Rappeler au monde l’exigence de l’Evangile, cela passe par toutes les langues, et non par la suppression de la plus commune à toutes. Il s’agit ni plus ni moins d’une pierre de plus ajoutée à l’effacement du latin. On a pu voir les conséquences calamiteuses de la fin de son enseignement dans les écoles publiques, voici pour bientôt les tristes fruits pour l’Eglise. 

Je terminerai par cette parole candide qu’écrivit, comme en passant, une âme éprise de beauté :

« Un jour l’Eglise perdit son latin et le mystère s’envola » (Julien Green, Journal, 29 février 1988)

Publié par gaetanpoisson

Ancien séminariste, conférencier. Théologie catholique / Question de l'homosexualité au-delà de la rhétorique LGBTQI+

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