Critique du livre Sodoma, de Frédéric Martel

L’hypocrisie est l’un des plus grands griefs retenus contre l’Eglise, dès qu’il est question d’homosexualité. Un livre, tout spécialement, a porté très précisément l’accusation, détaillant la critique sur plus de 600 pages, provoquant une onde de choc dans le monde entier. Le lecteur l’aura compris, je veux ici parler du fameux Sodoma de Frédéric Martel, paru en février 2019. Il s’agit d’une enquête monumentale, menée sur plus de quatre ans dans des dizaines de pays avec le Vatican en point de mire. Un tour de force franchement impressionnant, car l’auteur a effectué des centaines d’interviews acérées auprès de prélats de toutes sortes. Il s’est déplacé de pays en pays, infiltré partout, des quartiers délabrés des capitales sud-américaines aux plus somptueux palais épiscopaux du Vatican, en passant par les abords sinistres de la gare Roma Termini. Quatre années durant, il a méticuleusement traqué les preuves d’un incroyable scandale : en dépit de sa politique conservatrice et réactionnaire en matière de mœurs, le Vatican abrite en son sein la plus importante communauté gay au monde. En effet, la curie serait composée à majorité de cardinaux, d’évêques et de prêtres homosexuels, qu’ils soient actifs, passifs ou simplement homosensibles. Une réalité ahurissante, au vu de la multiséculaire hostilité de l’Eglise contre le gay way of life. Comment expliquer une telle contradiction ? Comment penser une telle aberration ? Frédéric Martel répond à ces questions en mobilisant de nombreuses références érudites, des analyses osées mais parfois erronées, et une certaine dose d’humour qui permet de fluidifier la lecture de ce réquisitoire implacable. 

Un ouvrage d’une ampleur étonnante

Il est incontestable qu’un tel livre fera date, au moins pour la quantité sidérante de secrets honteux révélés sur la curie. En revanche, nous sommes moins sûrs que les analyses afférentes fassent longtemps mémoire : non que monsieur Martel ait omis de mettre en perspective l’incroyable masse documentaire qu’il a recueillie. Le problème n’est pas là. Ce qui gêne, ce qui empêche de le suivre passés les premiers raisonnements qu’il produit sur chaque question, c’est la militance mal cachée sous la sémantique du sociologue. Une militance fébrile, bouillonnante, qui interfère avec la scientificité du travail. Soyons justes : monsieur Martel est tout à fait conscient des pièges de l’écriture subjective, et l’on sent bien qu’il se retient souvent pour ne pas tomber dans le pamphlet. Nous comprenons aussi que l’option d’écrire son enquête sociologique à l’anglo-saxonne, à la première personne et en exposant généreusement les péripéties de ses recherches, implique un ton élastique, des digressions humoristiques. Cela nous semble même bienvenu. Seulement, il apparaît vite que l’auteur abuse de ce parti, et qu’il mêle trop abondamment ses sources documentaires à des remarques intrusives de toutes sortes, ses goûts et ses dégoûts idéologiques affleurant à chaque page. Le résultat est sans surprise : une masse documentaire gâtée par des interprétations souvent orientées, un combat sociétal qui réduit sans cesse le sacral au sépulcral. Sans cesse ? Peut-être pas. Il est vrai que l’auteur reconnaît à de nombreuses reprises son respect envers la religion catholique, dont sa culture est issue. Cependant, très vite, les démons de la polémique surgissent, et l’auteur se laisse griser par son érudition confondante : par gourmandise, il s’autorise toutes sortes de réflexions légères et polissonnes qui altèrent ses analyses. 

Voici, pour prendre un exemple tiré d’une interview dans l’Obs, le genre de phrases aguicheuses qu’il sème par facilité et dont il est la première dupe : 

« Le Vatican est une des plus grandes communautés gay au monde » (L’Obs 20 février 2019). 

Ceci est factuellement faux : c’est une communauté catholique, qui se pense et se veut telle, mais certainement pas une communauté homosexuelle, qui se penserait et se voudrait telle. Quel que soit le nombre de prélats à tendance homophile en son sein, le Vatican n’est pas une communauté dont l’identité est l’homosexualité partagée. Dans Sodoma, de telles approximations sont légion : elles ne percent pas au premier coup d’œil, et déplacent insensiblement les faits. A la longue, sur 600 pages, il en résulte fatalement des contresens. Le premier de ces contresens, c’est le prisme par lequel l’auteur analyse le comportement des prélats de la curie : puisque l’homosexualité est surreprésentée parmi eux, leurs positions morales ont forcément à voir avec leurs tortures intérieures. Ici, le journaliste italien Gianluigi Nuzzi, celui-là même qui a dévoilé « Vatileaks », émet une sérieuse réserve: 

« Cette tendance à tout ramener aux codes de l’homosexualité pourrait bien aussi représenter une limite structurelle de son travail et mener à des conclusions erronées » (L’Obs, 24 février 2019)

Problème de méthode : l’auteur ne prend pas en considération suffisamment de facteurs pour rendre compte des comportements des évêques et cardinaux. En clair, un monsignor conservateur, c’est sans doute un homosexuel refoulé, closeted ; inversement, un monsignor ouvert, gay-friendly, c’est logiquement un hétéro-sensible. Démonstration un peu courte, sur laquelle nous reviendrons.

Au fil de ses investigations, Frédéric Martel nous dévoile les « 14 règles de Sodoma », cet univers parallèle de la curie qui évolue à l’ombre du Vatican officiel. Des règles plutôt brutales, paradoxales et un brin humoristiques qui résument le grand mensonge libidinal du Vatican. Le vice est si présent à Sodoma (donc au Vatican) qu’il y aurait des guerres d’influence entre divers clans gays autour du Pape : en clair, d’un côté les gays réactionnaires, tendance ratzingerienne, et de l’autre les gays libéraux, plutôt proches de la ligne de François. Monsieur Martel a recueilli de telles confidences auprès d’évêques et de cardinaux bavards, apparemment très excités de révéler leurs secrets de cour. Notre auteur se serait même plus d’une fois retrouvé dragué par telle éminence importante, ce qu’il précise lui aussi avec délectation. Car en effet, nous croyons bien qu’au final, monsieur Martel a si bien cherché ses informations qu’il a fini par faire corps avec cette atmosphère de « pipelettes » et de « divas » malicieuses : les coups de canif sous les nuages de dentelle et de parfum sont manifestement autant les siens que ceux des monsignori « efféminés ». Il y a comme une fusion entre ce qu’il rapporte et le ton de ses analyses personnelles, volontiers persifleuses et souriantes. Ce point ne nous paraît pas anodin : il pourrait être l’indice d’un petit accident technique, à savoir que l’auteur se serait laissé avaler par ses recherches, et que ces dernières auraient parfois pris la teinte de ce qu’il entendait démontrer. 

Evitons à notre tour de tomber dans le piège, et revenons au principal : dans l’ensemble, Sodoma nous semble un livre réussi, car l’ampleur des faits accumulés pèse plus lourd que les critiques que l’on peut formuler sur les analyses et conclusions de l’auteur. L’important, c’est bien de reconnaître que le Vatican ne fonctionne guère complètement sous les règles éthiques qu’il promeut. Comme le rappelle Christine Pedotti avec un bon sens épais, 

« On est en droit d’exiger de ces hommes que leurs actes soient en conformité avec ce qu’ils exigent des autres »

Dont acte. Monsieur Martel a rempli sa mission en dévoilant le « pot-aux-roses ». Mais, selon d’autres recoupements, la réalité est moins tranchée, moins caricaturale. Dans ses mémoires, le tempétueux Hans Küng (qui n’est pourtant pas connu pour sa tendresse envers Rome) déclarait qu’en sept ans de présence dans les parages, il n’avait pas franchement eu l’impression que l’homosexualité était endémique. Curieux, de la part d’un « sniper » aussi intraitable que lui sur les mille et une plaies du Vatican. Si nous écoutons en revanche le témoignage de l’ancien dominicain François Boepsflug, à l’inverse, « Sodoma » serait plutôt avéré. L’hypothèse selon laquelle monsieur Martel a bien vu ce qu’il a vu tout en se trompant d’échelle est recevable. Ah ! ce traitreux effet de loupe : à force d’avoir scruté les détails croustillants au millimètre, de vastes pans du panorama lui auraient échappé. En clair, les brebis galeuses obstruant son champ de vision, il en aurait perdu de vue le reste du troupeau, possiblement majoritaire. Mais ici nous conjecturons. Ramassons en quelques points les principales critiques formulées contre Sodoma, et tentons d’en évaluer le sérieux :

Critiques contre Sodoma

-Degré zéro de la critique contre Sodoma : sur un forum internet, un certain Docldoine crie au «conspirationnisme décomplexé à fond les ballons », et s’insurge contre un livre qui « s’adresse à la paresse intellectuelle et au ronronnement du politiquement correct ». Reproche facile, qui sent le tempérament du conservateur outré. 

-Autre reproche : l’auteur empiéterait sur d’autres domaines que sa discipline. Et alors ? Si un sociologue sait philosopher, pourquoi se l’interdire ? La scientificité absolue est une vue de l’esprit. On peut reconnaître à monsieur Martel une belle capacité pour articuler les différents registres culturels : la littérature, la philosophie, l’histoire et les théories sociologiques sont alternativement mobilisées, produisant souvent des réflexions fécondes. 

-Le livre a reçu une critique très favorable dans les médias, ainsi que dans le public mainstream. Rien que pour cela, certains jugent négativement Sodoma. C’est naturellement injuste. En revanche, il est vrai que l’inculture religieuse des médias ait pu causer chez ces derniers une certaine cécité : on a peut-être trop vite cru à l’ampleur apocalyptique du tableau dressé par l’auteur. De vrais journalistes avertis ont parfois flairé les exagérations, mais leur voix est restée globalement inaudible au milieu du concert d’applaudissements médiatiques. Trop heureux de voir ainsi s’étaler les souillures d’un Vatican honni, plus d’un éditorialiste a déroulé le tapis rouge. 

-L’une des plus sévères critiques contre Sodoma a été formulée par le frère dominicain Thierry-Dominique Humbrecht, naturellement dans les pages du Figaro (25 février 2019) : outre les qualités foncières de l’ouvrage, qu’il reconnaît, le clerc pointe une « jubilation de l’auteur à montrer ce qu’il montre », une « ivresse déshabilleuse propulsée sur 600 pages », des répétitions, des exagérations notables. Mais surtout : « Martel dépeint comme un système toutes sortes de complicités ». En clair, l’auteur voit de la stratégie collective et consciente là où il n’y a qu’une convergence approximative et jamais constante. Monsieur Martel aurait-il vu du système là où il n’y avait que de simples convergences, ceci pour ériger des lois et scientificiser son récit ? Le climat d’omerta qu’il décrit est-il si implacable ? 

-Selon l’auteur, l’homophobie de l’Eglise serait en lien avec l’homosexualité cachée de ses promoteurs : on se montre virulent contre l’homosexualité pour donner des gages à ceux qui nous observent, qui seraient prêts à dénoncer notre propre homosexualité secrète. En clair, au Vatican, tout le monde se tiendrait en joue. Ici, certains diront qu’on n’est pas loin d’une théorie de film à suspens hollywoodien. 

-Le frère Humbrecht réfute le diagnostic de monsieur Martel lorsque celui-ci accuse l’immense hypocrisie des cardinaux qui prêchent la croisade contre l’homosexualité. Non, plutôt que l’accusation facile d’hypocrisie, on pourrait plutôt subodorer la misère. Une misère sexuelle terrible : constatant les effets de la voracité sexuelle qui les torture, beaucoup de prêtres se replieraient sur une éthique implacable, sans demi-mesure. Cette hypothèse semble plus solide : ceux qui tonnent le plus fort contre le mode de vie gay sont précisément peut-être ceux qui ont connu les brûlures de ce mode de vie, qui savent intimement de quoi il en retourne : la consommation récréative des corps et l’insatiable désir qui prend le dessus sur tout le reste. Connaissant tout cela parce qu’ils sont eux-mêmes homosensibles, ils sont les premiers à mettre en garde contre les risques d’une homosexualité vécue à bride abattue. Suivant cette explication, il n’y aurait donc aucun paradoxe à ce que ce soient les prélats homosensibles qui soient les plus vindicatifs. 

-Là où l’auteur se trompe lourdement, précise Humbrecht, c’est qu’il aurait pu simplement lire l’Evangile pour constater que la prévention sévère du christianisme contre la sexualité récréative date d’avant la fondation de l’Eglise, et donc de la curie. De même pour la promotion de la chasteté et de la continence : « Le Christ invite tout un chacun à la vertu de chasteté (…) Il en invite certains à la continence, et offre à la fois les moyens de la grâce pour y parvenir et un chemin de croix pour y parvenir ». Cela, monsieur Martel semble le passer sous silence. Il n’a pas pu le sentir, car, comme il l’affirme fièrement dans son livre, il ne s’intéresse pas vraiment à la Bible et lui préfère « la littérature ». Plutôt que de nous parler de son « gaydar » (radar à gays), il aurait pu identifier dans le message chrétien originel les prescriptions sévères en matière de sexualité (Jésus décrète que le fait de simplement convoiter du regard une femme qui n’est pas la sienne, c’est déjà de l’adultère). Poser un lien entre sévérité morale et homosexualité refoulée n’aurait donc rien à voir. 

-Frédéric Martel enfonce maladroitement le clou en proclamant son préjugé contre le christianisme. Non qu’il le déteste, il précise bien que ce n’est pas le cas, mais il le déprécie allègrement, avant tout pour des raisons de goût. C’est bien son droit, mais reconnaissons qu’un tel manifeste au milieu d’une immense enquête à prétention scientifique sur l’Eglise, c’est un non-sens :

« Je n’ai pas peur d’écrire que le Dom Juan de Molière compte plus pour moi que l’Evangile selon Saint Jean. Je donnerais même la Bible toute entière en échange de Shakespeare et, pour moi, une seule page de Rimbaud vaut plus que toute l’œuvre de Joseph Ratzinger ! » 

-La rédaction de Sodoma souffre d’une faute de méthode grave : l’auteur a tendance à généraliser les vices dans la curie, comme si le spectaculaire de certaines révélations valait paradigme. Il systématise donc des faits segmentaires, même si ceux-ci ne sont pas isolés. S’il y a effectivement grande fréquence d’homosexualité au Vatican, en faire le moteur de ce dernier est une faute d’analyse. 

-Emporté par son talent d’écriture et l’humour leste de sa plume, l’auteur passe souvent trop vite du fait à la conclusion. Sa finesse d’esprit, paradoxalement, l’entraîne sur des chemins qui lui font manquer des nuances capitales. 

-L’auteur semble avoir une conception assez basique de la liberté, qui le pousse à se récrier mécaniquement contre les problématiques morales dans l’Eglise. Frère Humbrecht lui reproche ainsi de trop vite assimiler émancipation à liberté : « La grâce est plus libératrice qu’une émancipation sur fond de nécessité » (Le Figaro, 25 février 2019). En clair, assumer un mode de vie gay parce qu’on l’est au fond de soi, ce n’est pas tant se libérer qu’obéir au grand jour à sa nature. La libération est en effet quelque chose qui va plus loin que l’assouvissement du désir. La libération a une portée spirituelle, et c’est pourquoi elle présuppose un combat en soi-même. Puis il ajoute : « la culture gay parle d’être et donc de résignation [à une nature], la foi chrétienne parle d’actes posés et donc de progrès » (Humbrecht, Le Figaro, 25 février 2019). Ce développement de frère Humbrecht est sans doute un peu forcé, mais intéressant : il cherche à nous faire comprendre que percevoir la liberté dans le simple assouvissement de ses inclinations, c’est un peu court, parce que la liberté au sens profond du terme va plus loin.  

-En revanche, lorsque le frère Humbrecht déclare « Martel dépouille l’éthique chrétienne de sa légitimité, selon un système circulaire et donc totalitaire : pour lui, le fait de contester son analyse prouve que l’on souffre du problème qu’il dénonce », nous pensons qu’il va trop loin.  Monsieur Martel n’a rien écrit de totalitaire, et au contraire, il nous offre de la transparence là où les ombres perduraient. 

-Dans ses analyses, monsieur Martel serait au fond victime du « prisme proustien » : selon sa théorie, presque tout le monde est homo, surtout ceux qui le cachent. Chez lui, l’homosexualité rentrée est la clé de tous les comportements réactionnaires. Déduction aussi envoutante que facile. Il s’agit en définitive, ni plus ni moins, d’une version sophistiquée du babil enfantin : « C’est celui qui l’a dit qui l’est ! ». Mais ne jetons pas trop vite la pierre à l’auteur. N’est-ce pas le Pape François lui-même qui disait, dans son homélie du 24 octobre 2016 : « Derrière la rigidité, il y a toujours quelque chose de caché ; dans de nombreux cas un double-vie » ?

-Pour monsieur Martel, la chasteté est tout simplement une « forme de castration ». Remarque bien rapide, qui nous paraît fort peu scientifique. Au contraire, en exposant ainsi le fond de sa pensée, le sociologue prouve à quel point ses présupposés ont orienté son regard au cours de ses quatre années d’analyses. Cette tendance au manque de prudence se prolonge dans certains questionnements, désarmants de naïveté. On pense à ce moment de l’enquête où, évoquant les prêtres couchant avec des gars des rues, notre auteur s’étonne : « Pourquoi cherchent-ils à « sauver » les prostitués dont ils profitent ? »

-Selon l’auteur, l’homosexualité sublimée, dépassée dans la ferveur religieuse, dénoterait en fait généralement « une homophobie intériorisée » : le fameux « code Maritain », concept qu’il essaie de faire vivre au forceps dans un chapitre très discutable. En effet, le philosophe y est homosexualisé à toute force, sur un ton polémique assez surprenant. Contrairement à ce que laisse entendre l’auteur, Jacques Maritain était loin de n’inviter que des artistes gays dans sa maison de Meudon. Aussi, prouver que Maritain était homo par des arguments tels que « [il était] d’ailleurs efféminé et sensible », ou encore « épris de sa mère jusqu’à la caricature », cela n’est franchement pas digne d’un travail scientifique… 

-Suivant ce travers polémique, monsieur Martel consacre au penseur catholique Jean Guitton quelques pages fielleuses et pleines d’irrespect. Sans que l’on comprenne bien pourquoi, il minimise hargneusement son œuvre, l’accuse d’homosexualité en se demandant pourquoi il s’est marié sur le tard, doutant qu’il ait eu des relations sexuelles avec sa femme, une femme qu’il ne devait sans doute pas aimer vu qu’il était « misogyne ». Après avoir tenté de justifier par tous moyens l’homosexualité du pauvre défunt, las, monsieur Martel termine d’un monumental : « rien ne prouve le contraire jusqu’à ce jour »… ou le degré zéro de la preuve scientifique. Si là encore le lecteur rechigne à se laisser embarquer, monsieur Martel a un dernier argument dans sa manche : « D’ailleurs, Guitton a affirmé ne rien comprendre à l’homosexualité. Ce pourrait être paradoxalement le signe d’une orientation affective homophile, ici réellement inconsciente ». CQFD. Le lecteur constatera que de tels développements ne sont décidément pas au niveau d’un travail sérieux : encore une ombre jetée sur l’ensemble de l’enquête. 

-Au côté de Jacques Maritain et de Jean Guitton, le cardinal conservateur Robert Sarah subit lui aussi les foudres de l’auteur. Détail comique, monsieur Martel est si remonté contre le prélat africain qu’il va jusqu’à s’offusquer de ses succès d’édition : ne comprenant pas comment ce confrère vend autant de livres, il est allé fouiller jusque sur le site Edisat… Vraiment, le pauvre cardinal passe un sale quart d’heure dans Sodoma : peut-être parce que ne montrant aucun signe d’homosexualité malgré sa sévérité absolue sur la question gay, il fait mentir l’axiome central de Martel (plus on est homophobe dans l’Eglise, plus on est gay en privé). Selon notre enquêteur, Mgr Sarah serait atteint d’une « certaine schizophrénie », car en tant que figure tutélaire de la Manif pour tous contre le mariage gay, il s’est mêlé à beaucoup d’électeurs d’extrême droite… Conclusion : le cardinal Sarah n’a pas le droit d’être contre le mariage gay sinon, en tant qu’Africain, il pourrait lui en cuire… 

-Au rayon des approximations, on remarquera l’interprétation tendancieuse de la célèbre phrase du pape François, celle qu’il avait formulée lors d’une interview sur les personnes homosexuelles : « Qui suis-je pour juger ? ». D’un trait, monsieur Martel parle d’une « formule pro-gay de François ». Erreur : François refuse précisément de se positionner dans un camp sur la question, et c’est pourquoi il prononce cette formule interrogative, qui permet selon certains de botter en touche, et pour d’autres de s’en tenir au strict Evangile. Car en effet le chrétien n’a pas le droit de juger. Mais une fois dit cela, le sujet de l’homosexualité demeure entier. Non, cette formule de François n’a jamais été « pro-gay ».  

-Notons aussi certaines démonstrations abracadabrantesques : l’homophobie en Afrique résulterait en fait de l’héritage de la colonisation européenne, et de ses codes pénaux du XIXe siècle. On est estomaqué par tant de légèreté : quid de la moitié du territoire africain contrôlée par des législations d’inspiration islamique ? Quid de la pression immense exercée sur les hommes africains de chaque famille pour qu’ils aient de nombreux enfants ? N’y a-t-il là aucune corrélation avec l’homophobie galopante sur le continent noir ? Sur un autre plan, l’auteur décrète que le pape François défend les migrants, mais au fond pas tellement car en s’opposant au mariage gay, il « empêche les étrangers homosexuels sans papiers de pouvoir bénéficier d’une régularisation lorsqu’ils ont un partenaire stable ». On se frotte les yeux : pour un peu, le pape aurait dû considérer la délicate question du mariage gay sous cet angle externe, indépendamment du sujet en lui-même… Ce n’est décidément pas très sérieux. 

-Pénibles, aussi, à la longue, ces qualificatifs comiques pour dépeindre tel ou tel prélat homophile : la « dramaqueen », les « vierges folles », les « divas », les « pipelettes »… alors que lui-même rédige un monument de « gossips » (ragots) sur plus de 600 pages. A bien des égards, la plus grande « pipelette » de Sodoma, c’est l’auteur. Monsieur Martel voyage jusqu’en Colombie pour nous révéler que tel cardinal couche avec un garde suisse, etc… 

-Sous sa plume, le terme générique « homophobie » s’applique à des comportements très divers qui n’ont souvent pas grand-chose à voir entre eux. Sur le même plan, la plupart des sujets qui divisent la curie opposeraient d’un côté les bons progressistes qui ont tout compris, et de l’autre les méchants ultra-conservateurs-homosexuels-refoulés. C’est à peu de choses près l’impression qui étreint le lecteur au fil des pages. 

Que conclure de Sodoma ? 

Si la liste des faiblesses de l’enquête est assez conséquente, nous devons saluer l’ampleur du travail accompli par Frédéric Martel. Qui, à part lui, aurait pu rassembler une telle masse de documents en un seul ouvrage ? Il faut reconnaître à César ce qui lui appartient : Sodoma est un « pavé » précieux, car il révèle au grand jour ce qui restait caché au public, avec des preuves et de nombreux témoignages intéressants. Personnellement, j’ai appris beaucoup de choses. Je retiendrai notamment pourquoi il est impropre de parler de « lobby gay » au Vatican (explication qui n’est pas de l’auteur, mais de l’une de ses sources, Francisco Lepore) : 

« Je pense que parler d’un lobby gay au Vatican est une erreur. Un lobby signifie qu’il y aurait une structure de pouvoir qui vise secrètement à atteindre un but. C’est impossible et absurde. La réalité, c’est qu’il y a au Vatican une majorité de personnes homosexuelles au pouvoir. (…) Ces personnes n’ont aucunement l’intention de faire quoi que ce soit pour les homosexuels. Ils mentent aux autres et parfois ils se mentent à eux-mêmes. Mais il n’y a aucun lobby » 

Oui, Sodoma est davantage qu’une enquête sociologique, un ouvrage strictement scientifique : certaines pages frisent le pamphlet, d’autres le réquisitoire militant. Une certaine naïveté est perceptible au milieu de toutes ces interviews restituées à la chaîne : tentant d’ausculter le cœur de la curie par la fesse, monsieur Martel n’a trouvé qu’un cul-de-sac. Ô déductions prévisibles… Mais il est si rare de pouvoir lire une enquête au long cours avec un tel luxe de détails… Souvent trop léger dans ses propos, parfois même suffisant et faussement modeste, monsieur Martel nous déroute avec talent. Il a produit un véritable ovni qui oscille entre l’essai sociologique et la mitraillette à ragots. Grâce à lui, la curie ne pourra plus nier l’évidence concernant le scandale moral du Vatican. Un scandale qui dépasse de loin la stricte question homosexuelle. 

Publié par gaetanpoisson

Ancien séminariste, conférencier. Théologie catholique / Question de l'homosexualité au-delà de la rhétorique LGBTQI+

Un avis sur « Critique du livre Sodoma, de Frédéric Martel »

  1. Une très belle critique, très bien construite, le contenu du livre est bien décortiqué, on le sent.
    Je n’ai pas lu ce livre, il me semble que cet auteur, ne s’intéressant pas à la lecture de la Bible et n’étant pas chrétien, du moins pratiquant, et bien qu’il ait pas mal voyagé dans plusieurs Pays et s’étant infiltré à certains endroits pour les besoins de de l’écriture de son livre, ne peut pas apporter un temoignagne objectif, une clarté sérieuse et une conclusion légitime de ses écrits.
    Déjà, le titre du livre…

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