Bible et homosexualité – erreurs et manipulations de Daniel Helminiak

Il est difficile d’interpréter les versets de la Bible traitant de l’homosexualité. Sur ce point, nous serons tous d’accord : le contexte de l’Antiquité était différent du nôtre, et les mots d’alors ne recouvraient pas exactement nos concepts. Aussi, la tentation est grande de faire de ces versets dérangeants des énoncés conciliants qui signifient l’inverse de ce qu’ils semblent dire… C’est ce à quoi s’emploient régulièrement certains théologiens, peu soucieux de déontologie scientifique. Leurs publications reflètent les combats qui sont les leurs plutôt que le résultat inattendu de lentes recherches. 

Parmi toute cette littérature militante, il est un cas d’école. Un petit livre qui se distingue par son habileté et sa puissance de persuasion. Nous voulons parler d’un texte publié il y a une vingtaine d’années, et qui eut un immense succès : « Ce que la Bible dit vraiment de l’homosexualité », du père Daniel Helminiak. 

Cet ouvrage, très réussi sur la forme, s’emploie à démontrer que l’Eglise a fait fausse route en interprétant de façon restrictive les passages du Lévitique et de Saint Paul sur l’homosexualité. En réalité, assure Helminiak, les relations homogénitales ne sont pas condamnées sur le plan éthique dans les Livres saints ; simplement, elles sont tenues pour non conformes sur un plan symbolique hébraïque qui n’a rien à voir avec la moralité. 

Pour démontrer ses théories pour le moins providentielles, Helminiak use d’arguments habiles mêlés à des démonstrations étymologiques partiales. Il en résulte des conclusions absolument nouvelles – et militantes – concernant le rapport de la Bible à l’homosexualité. Précisons que nous n’entendons pas ici détruire le travail d’un homme qui a manifestement longuement travaillé et qui s’est investi avec cœur dans ses démonstrations. Simplement, nous souhaiterions signaler aux futurs lecteurs de ce livre les fausses vérités et les erreurs d’analyse qui en parsèment les chapitres. Nous refusons l’usage d’instrumentaliser la Bible pour complaire à un agenda sociétal bien défini : à la fin des fins, ce sont les personnes homosexuelles qui se trouvent dupées, mystifiées, et qui se retrouvent seules face à leurs dilemmes intérieurs. 

Des arguments malhonnêtes

Lire « Ce que la Bible dit vraiment de l’homosexualité » est une expérience pour le moins décoiffante : on peut sans peine se laisser porter par l’appareil démonstratif du père Helminiak, suivre ses postulats séduisants, et très vite, on est conquis. Sans trop comprendre pourquoi, nous voici soudain d’accord pour considérer que l’Eglise n’a rien compris depuis plus de mille ans sur l’homosexualité, et que cette dernière n’était nullement jugée négativement par les textes bibliques. 

Ce que cherche à nous « vendre » le père Helminiak, c’est que de mauvaises traductions et un décalage culturel ont généré un immense malentendu : en vérité, les actes homogénitaux n’auraient jamais été jugés immoraux selon les anciens Hébreux. Pour justifier ce propos, l’auteur invoque le fait que 

« Les mots ne signifient pas toujours ce qu’ils disent » 

Ici, on serait tenté d’ajouter immédiatement : « surtout quand ils dérangent ! »

Helminiak cite donc un premier verset visiblement hostile envers l’acte homogénital

« Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme : c’est une abomination » (Lévitique, 18, 22)

… puis il le dissèque étymologiquement pour en retoucher le sens : 

Le mot « abominable » aurait en vérité le sens « d’impur » chez les Hébreux, soit une simple notion culturelle déconnectée du questionnement moral. En clair, le Lévitique défend aux hommes d’avoir des rapports sexuels non parce que c’est mal, mais parce qu’il s’agit d’un mélange non conforme (un homme qui prend le rôle d’une femme), comme le fait de planter deux plantes différentes dans un même champ, ou de mélanger deux tissus différents sur une étoffe. On comprend dès lors, poursuit Helminiak, que l’interdiction des rapports homosexuels dans le Lévitique est en réalité simplement due à une question culturelle, symbolique, et non morale. Malgré le sens évident du verset, donc, Helminiak affirme que le Lévitique ne condamne pas moralement l’acte homosexuel. 

« Le fait que deux hommes partagent une expérience sexuelle ne posait pas de vrai problème, si ce n’est lorsqu’un homme en pénétrait un autre » (Helminiak, p.74)…

On mesure l’incohérence contradictoire d’une telle phrase.

Pour atténuer davantage la charge du Lévitique, l’auteur ajoute que maudire ses parents ou commettre un adultère avait un sens très différent à l’époque par rapport à aujourd’hui dans notre culture… et donc ainsi pour les rapports homosexuels.

« Ce qui était visé n’était en rien l’homosexualité – cette notion n’existait simplement pas – , mais bien les règles de pureté » (Helminiak, p.88). 

En clair, comme le mot n’existait pas, le Lévitique ne pouvait se prononcer contre l’homosexualité, quand bien même il proscrit expressément les rapports sexuels entre deux hommes en les qualifiant d’abomination. Décidément, le tour de passe-passe est un peu gros…

Qu’à cela ne tienne, notre auteur poursuit son entreprise de réécriture des textes sans toucher à la lettre : puisque le Lévitique condamne l’acte homosexuel non pas sur une question morale mais sur une question de pureté strictement formelle, et puisque les Evangiles abolissent le souci du pur et de l’impur hébraïque (en tant que système d’inquiétude révolu), dès lors l’interdit des relations entre hommes n’aurait plus cours dans le Nouveau Testament. Très habile mais très spécieux : en vérité Jésus n’abolit nullement la moralité comme critère, et le Lévitique juge la pratique homosexuelle impure CAR immorale. Cela, Helminiak ne souhaite pas l’entendre. Il se contente de plaider que puisque la loi juive s’annule en Christ, les questions de pureté rituelle n’ont plus d’importance, et donc l’interdiction des rapports sexuels entre hommes n’a plus de fondement. CQFD.

Autre fraude intellectuelle :

« Le raisonnement du Lévitique est religieux, pas éthique ni moral » (Helminiak, p.77)

En plaçant artificiellement la question des rapports homosexuels dans un système cases imperméables (moral ou culturel, éthique ou religieux, historique ou symbolique…), Helminiak efface la connexion évidente entre ces mêmes cases : les rapports homosexuels sont interdits culturellement chez les Hébreux CAR jugés négativement sur le plan moral ; ce qui relève du pur et de l’impur avait souvent une base morale, et le religieux se nourrissait de l’éthique. Opposer ces notions entre elles relève clairement de la malhonnêteté intellectuelle.  

Par ailleurs, plaide l’auteur, si Dieu est à l’origine du fait qu’on soit gay, pourquoi les paroles de Dieu dans la Bible condamneraient l’homosexualité ? Ici, le glissement de sens est grossier : ce n’est pas le fait d’être homosensible ou non qui fait question dans la Bible, mais la pratique volontaire de rapports génitaux entre personnes de même sexe, hors de la voie de complétude homme/femme débouchant sur la vie.  

Autre argument déployé :

« Jésus ne se souciait pas de questions sexuelles » (Helminiak, P.101) 

Voici une belle contradiction de l’auteur, qui, à la page précédente, cite précisément un passage de l’Evangile de Matthieu où Jésus inscrit dans une liste de mauvaises actions la fornication (Mt 15, 10, 18-20)

Lettres de Paul et homosexualité

Penchons-nous à présent sur les arguments avancés pour nier l’évidence dans les lettres de Saint Paul : certes, l’apôtre semble à plusieurs reprises condamner les rapports homosexuels, mais il s’agirait en fait d’un malentendu. Pourquoi donc ? Vous l’aurez compris, avant tout en raison de l’étymologie : 

Dans la lettre aux Romains, le terme « contre nature » (para physin) dénoterait en fait l’idée d’« atypique », « inhabituel »… ce qui serait soudain nettement moins crispant. A partir de là, Paul ne prononce aucune condamnation morale contre l’homosexualité active.  

Aussi, si Paul parle de « honteuses » passions et de rapports « infâmes », ces notions n’ont pas de connotation éthique… « Tous deux renvoient simplement à la désapprobation sociale » (p.132). Ici encore, décidément, notre auteur se fait magicien : « honteux » et « infâme » ne signifient rien de négatif éthiquement, mais renverraient simplement à des pratiques socialement non labellisées. 

Enfin, les termes « malakoi » et « arsenokoitai » ne seraient pas aussi compromettants qu’ils en ont l’air : puisque personne ne peut précisément traduire ces deux notions grecques antiques, elles ne veulent dès lors rien dire de compromettant. 

On remarque la régularité du procédé de l’auteur : aborder chaque verset hostile envers les rapports homogénitaux en atténuant la charge des termes et en relativisant leur sens. Suivant cette méthode, tous les versets de la Bible évoquant le sujet sont déminés, les uns après les autres. Reste à conclure que la Bible n’a rien contre les pratiques homosexuelles, sinon, tout juste contre leurs excès (obsession, harcèlement, violence…). 

Retournement soudain de méthode

Le lecteur ne manquera pas d’être surpris par le virage à 180 degrés que prend soudain Helminiak, lorsqu’il entend voir des scènes gays bibliques là où il n’y a manifestement qu’amitié : 

-Evoquant le passage vétéro-testamentaire de l’amitié entre David et Jonathan, l’auteur s’emploie soudain à tirer des significations précises et orientées de mots génériques pour les faire précisément coïncider avec une connotation gay : ainsi, la colère de Saül envers Jonathan couverait une jalousie amoureuse mal digérée, parce que les deux jeunes hommes coucheraient ensemble. Ici, Helminiak maximise le champ de l’hypothèse pour construire une trame narrative queer qui n’a aucune raison d’être. Les deux jeunes hommes coucheraient forcément ensemble, puisqu’il est dit avec insistance qu’ils sont amis et très proches. Et puis c’est certain, sous couvert de mécontentement verbal, Saül « traite son fils de pédé » (cf. p.190). Pourtant, à aucun endroit du discours de Saül, un mot évoquant l’homosexualité n’est prononcé. L’affirmation d’Helminiak est une pure vue de l’esprit, une déduction totalement gratuite à partir de mots qui ne signifient nullement la chose homosexuelle. 

-Plus loin, Helminiak prolonge ce forçage éhonté du texte biblique en évoquant que David et le chef des eunuques de Nabuchodonosor furent possiblement amants, via une interprétation de mots qui ne l’affirment nullement. De même, encore, pour la relation que partagent Ruth et Noémi qui est vraisemblablement celle de deux amantes… On mesure l’hypocrisie patente de l’auteur qui, alors qu’il s’ingénie tout au long de son ouvrage à nier l’évidence du sens de mots qui désignent clairement l’homosexualité, s’emploie en revanche à identifier des relations homosexuelles entre personnages bibliques positifs à partir de termes qui, pour le coup, n’impliquent nullement l’idée d’homosexualité. 

Ce procédé prend sa forme la plus extrême et forcenée lorsque l’auteur tente de prouver que le centurion qui demande à Jésus de guérir son jeune serviteur aurait en fait des rapports sexuels avec ce dernier. Ceci sans la moindre preuve, et au motif d’allusions gratuites sur la base de probabilités culturelles vaseuses : un centurion qui prend soin d’un esclave est forcément l’amant de celui-ci, etc… Il en résulte une assurance soudaine et péremptoire : 

« Le centurion et le jeune esclave étaient sans doute des partenaires sexuels » (p.199). 

Pourquoi ? Parce qu’en ces temps cruels, un supérieur hiérarchique romain qui s’inquiète du sort d’un esclave a très sûrement des rapports intimes avec lui… Or, puisque Jésus ne commente nullement négativement la requête du centurion, et parce qu’il l’exauce, il en retourne que Jésus a eu très probablement devant lui une histoire gay et qu’il l’a bénie en sauvant le jeune jouet sexuel du centurion… C’est exégétiquement parlant totalement absurde. 

Enfin, puisque Ruth et Noémi, puisque David et Jonathan ont probablement eu des relations « homogénitales », cela faisait donc « partie du plan divin ». La boucle est bouclée.

Helminiak, ou l’exégèse élastique

Que conclure d’un tel ouvrage ? Avant tout que l’on peut tout faire dire aux versets de l’Ancien et du Nouveau Testament, pour peu que l’on use d’un vocabulaire scientifique et d’inventivité. « Avec Ce que la Bible dit vraiment de l’homosexualité », Daniel Helminiak a réalisé un chef d’œuvre de réécriture de l’histoire biblique au profit de l’idéologie queer. Tous ses arguments visent à nier l’évidence d’une interdiction biblique des pratiques homogénitales pour des raisons morales. Verset après verset, il parvient à relativiser le manifeste pour avancer le fictionnel. Il s’agit d’un travail de grand talent, dans la mesure où l’étymologie est souvent questionnée. Mais mis bout à bout, les arguments du père Helminiak finissent par apparaître pour ce qu’ils sont : une ribambelle de sens fictif, une réécriture fantasmée de la Parole divine. Les personnes homosexuelles n’ont pas besoin d’être infantilisées par de tels procédés bienveillants : les exigences de l’Evangile s’appliquent à l’homo comme à l’hétéro, lequel est lui-même régulièrement guetté d’infamie s’il ne file droit avec une femme dûment épousée et hors périodes menstruelles…

S’il est légitime d’interpréter les paroles bibliques parce que le sens littéral est souvent insuffisant, il n’empêche : l’interprétation exégétique comporte bien des règles précises et une méthode dont chacun semble s’affranchir… Le livre de Daniel Helminiak est devenu une référence importante au sein des milieux LGBT, car il justifie les pratiques homosexuelles sous couvert de scientificité. En vérité, comme nous l’avons vu, il use avant tout d’extrapolations et de petits arrangements avec les faits pour asseoir des théories à visée militante. 

On serait ici mal avisés de jeter la pierre à l’auteur, qui a eu le mérite de poser de vraies questions (n’est-ce pas le véritable sens du travail scientifique), et qui n’a pas joué à la guéguerre contre le « clan » réactionnaire. Celui-ci, par ailleurs, n’est pas avare de semblables procédés élastiques lorsqu’il entend défendre ses idées. 

Publié par gaetanpoisson

Ancien séminariste, conférencier. Théologie catholique / Question de l'homosexualité au-delà de la rhétorique LGBTQI+

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