Controverses sur la masturbation

« Je ne reproche pas à la pornographie la vérité de ses images mais le mensonge de ses mythes » (François Mitterrand, Journal, 15 octobre 1975)

La science médicale est formelle : les caresses auto-érotiques et la masturbation constituent des activités intimes naturelles, dont la pratique est quasi universelle au cours de la jeunesse chez les garçons – et de plus en plus fréquente chez les filles. En outre, les statistiques récentes révèlent que cette pratique ne se limite pas à la période de la puberté : en mars 2022, 80 % des hommes français âgés de 18 à 34 ans et 64 % de leurs concitoyennes déclaraient se masturber plus ou moins fréquemment1. A l’opposé de ce spectre, 3% des hommes et 15% des femmes de cette même tranche d’âge assuraient ne s’être jamais caressés intimement. De tels chiffres laissent entendre que la pratique en question est effectivement naturelle, donc inoffensive et qu’il ne sert à rien d’esquisser la moindre critique à ce sujet : ainsi, on pouvait lire dernièrement sur un site belge dédié à la santé que 10 % des enfants âgés de 4 à 10 ans se masturbent, et qu’il n’y aurait rien d’anormal à cela2. 

Or, si l’on se penche un peu sur l’évolution des comportements liés à la masturbation, on découvre vite qu’un paramètre a pris une ampleur inédite : la pornographie, et son explosion dans les foyers depuis la révolution numérique. Le phénomène a pris des proportions telles que la masturbation est devenue une compulsion incontrôlable chez un nombre exponentiel d’individus, dans toutes les classes d’âge. A partir de là, les traditionnels discours « rassuristes » concernant la masturbation fréquente perdent leur pertinence : comment assimiler une addiction, lorsqu’elle est attestée, à une simple exploration intime et ludique ? Il semblerait même que tous les moyens soient bons pour justifier l’explosion de ce que l’on appelait autrefois l’onanisme, voire très pudiquement « l’auto-érotisme ». Ainsi, en 2016, une étude parue dans la revue European Urology concluait doctement que les hommes se masturbant ou ayant des rapports coïtaux (jusqu’à terme) plus de vingt fois par mois auraient un risque moindre de développer un cancer de la prostate que les autres, moins actifs sexuellement. En d’autres termes, et sur un ton subliminal : 

« Masturbez-vous, vous vivrez plus longtemps3 ! »

Sans prétendre nous immiscer dans les arcanes de la recherche scientifique, il nous paraît néanmoins curieux que de tels résultats, encore une fois « rassuristes », viennent providentiellement corroborer un véritable parti-pris sociétal. Pourtant, les évolutions des problèmes intimes aboutissant à des consultations médicales laissent entendre qu’il existerait des corrélations inquiétantes. Ainsi, certains mettent en parallèle cette explosion de la masturbation compulsive avec deux autres facteurs ambiants : la sédentarité croissante des jeunes générations et la chute drastique du taux de spermatozoïdes dans le sperme des hommes. Il ne nous appartient pas ici de juger de la véracité ou non de toutes ces affirmations d’ordre médical, mais, plus largement, de déceler les dommages spirituels potentiels liés au phénomène. 

De toute évidence, l’ancienne rhétorique de l’épouvante utilisée contre les manifestations corporelles printanières des jeunes garçons fut un échec : elle engendra bien des malentendus, des paniques et des drames personnels par le passé. Les vieux discours culpabilisants des curés d’autrefois n’ont donc plus lieu d’être, tout comme les investigations déplacées au confessionnal, qui traumatisèrent des générations de petits garçons innocents. En revanche, le décalque sémantique inverse, tel qu’on peut aujourd’hui l’entendre, semble tout aussi dangereux : il instille de faux idéaux dans les jeunes consciences et déresponsabilise tout le monde. L’hypersexualisation qui caractérise notre époque est désormais un fait incontestable, reconnu par les sociologues et les responsables politiques. Sans qu’il soit nécessaire de parler de morale, il incombe à chacun, aujourd’hui, d’être vigilant contre les effets délétères de cette hypersexualisation ambiante : la masturbation constituant l’acte « entonnoir » de la gigantesque dérégulation libidinale collective, nous devons considérer les signes de son explosion inédite comme inquiétants. Il est important de bien comprendre les raisons qui incitent nombre d’autorités médicales à encourager la masturbation. Parmi les bénéfices prêtés à cette dernière, les sexologues mentionnent notamment :

-l’activation de l’imaginaire érotique, qui serait capital, indirectement, pour avoir une sexualité de couple épanouie. 

-un rééquilibrage du désir sexuel lorsque celui-ci est asymétrique entre mari et femme ; la masturbation permettrait ainsi au partenaire en quête de rapports intimes de ne pas devenir embarrassant pour sa compagne, si cette dernière éprouve un moindre appétit sexuel.

-une détente singulière des muscles du corps, ainsi que le maintien des fonctions sexuelles lorsque l’individu vit une continence sexuelle prolongée. La santé génitale s’entretient. 

-un moyen de réduire le stress.

-un renforcement du système immunitaire.

-un moyen de réduire les risques de cancer de la prostate.

-un moyen d’éviter le risque d’adultère, en dérivant un désir sexuel irrépressible pour une tierce personne. 

-un moyen d’apprendre à mieux se connaître intimement pour optimiser le plaisir au cours des coïts conjugaux. Parvenir à mieux contrôler son éjaculation pour ne pas frustrer brutalement sa partenaire après quelques instants fougueux. 

Sans discuter ces avis d’experts, il est nécessaire de remarquer qu’au-delà de ses implications métaboliques, la masturbation répétée entraîne un fort risque de dépendance, d’autocomplaisance érotique, et une difficulté croissante à éprouver du plaisir hors de mises en scène artificielles. En d’autres termes, la masturbation devient rapidement addictive si elle n’est pas résolument freinée, ou encadrée d’une vigilance extrême : sa pratique récréative, favorisée comme jamais depuis la saturation pornographique des écrans, tend à se substituer aux réalités concrètes du rapport sexuel. Elle virtualise un plaisir unique en rendant ce dernier non raisonnant avec un autre plaisir : le don intime mutuel est écarté, et l’orgasme devient un plaisir solitaire, autocentré. A la longue, cette réalité devient fatalement nocive en désaccordant dans le psychisme le régime d’excitation personnel : il n’est pas rare d’entendre de nombreux jeunes hommes confier qu’ils éprouvent davantage de plaisir en se masturbant qu’en situation de coït. Au final, l’anti-sexualité est bien là, plutôt que dans la dénonciation des risques de la masturbation excessive, laquelle détruit les conditions d’une sexualité réelle et non virtuelle. 

Ôtez la pornographie, et la masturbation perd aussitôt son carburant. CQFD.

Au-delà du fameux crime d’Onan, que nous disent les Textes sacrés sur l’auto-érotisme ? Comme en témoigne si heureusement le Cantique des cantiques, la Bible n’est pas une machine de guerre antisexuelle. En revanche, elle pose un certain nombre de normes et de cadres référentiels pour guider les sociétés en quête de sagesse sur l’énigme du sexe. Ce qu’elle dit de la masturbation, entre les lignes, peut se résumer à ceci : ne trompe pas tes désirs au nom de tes besoins physiologiques, n’entraîne pas l’exception – qui ne regarde personne – sur les chemins d’une accoutumance qui lèsera ton avenir. Demeure un être de désir et non de compulsion. 

Dans l’Évangile de Matthieu, Jésus rappelle qu’il ne convient pas à un homme de s’imaginer batifoler avec une autre femme que la sienne, car c’est déjà trahir que de concevoir dans la pensée : 

« Mais moi, je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec elle dans son cœur » (Mt, V, 28)

Oubliées de notre temps, la chasteté et la maîtrise de soi demeurent pourtant les clés du relèvement de l’homme et de la femme.

1 Statista.fr, 28 août 2023

2 Article « La masturbation, c’est normal et sans danger ? », Passionsante.be, Septembre 2023

3 D’autres sexologues tiennent néanmoins un discours plus nuancé, comme le docteur Catherine Solano : la masturbation « peut être bénéfique, mais pas toujours : en particulier dans le cas où ça devient une compulsion » (RFI, 11 mars 2017). Certains praticiens mettent de leur côté en garde contre l’hyperstimulation de la prostate.

Publié par gaetanpoisson

Ancien séminariste, conférencier. Théologie catholique / Question de l'homosexualité au-delà de la rhétorique LGBTQI+

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