
« Le mot qui est toujours sous-entendu chez Saint Jean, c’est le mot déjà ; le mot qui est toujours sous-entendu chez Saint Paul, c’est le mot pas encore. L’opposition du déjà et du pas encore contient tout le mystère du temps » (Jean Guitton, L’Évangile dans ma vie)
Le cheminement vers la sainteté, et plus modestement vers la conversion de nos vies, est structuré par une temporalité qui a son rythme propre. Le maître-mot qui nous importe, lorsque l’on se met ainsi en route, c’est la maturation. Rien en ce monde ne s’opère spontanément, d’un coup de baguette magique. Mille exemples l’attestent. Ainsi, nous pouvons observer comment le christianisme a rompu spirituellement les chaînes de l’esclavage, via la médiation du temps : « [Le catholicisme] est né au temps de l’esclavage : il ne l’a pas maudit ; il a fait mieux, il l’a fait fondre au feu de son influence réformatrice. Il a suivi d’un pas tranquille une évolution séculaire émanée de lui, comme une automobile suit la lumière qu’elle projette en avant avec ses phares » 87
On pourrait légitimement considérer injuste que la lenteur soit le remède à une urgence indiscutable. C’est là considérer le problème sous le seul angle historique, et non métaphysique. Car la métaphysique elle-même a son histoire, qui ne se confond pas avec la première. Nous minorons trop souvent l’importance de la gradualité lorsqu’il est question d’effort spirituel, de conversion, de travail intérieur. L’homme transfiguré par la foi que nous cherchons à devenir, lorsque nous sommes en état de précarité spirituelle, nous l’observons de loin, comme si une falaise infranchissable nous séparait de lui. Notre désir intuitif nous pousse alors à espérer une transformation soudaine, spontanée, pour éviter d’avoir à franchir tout le parcours nécessaire. C’est compréhensible, mais cet espoir d’arriver à terme grâce à une transformation soudaine est toujours déçu par la structure du réel. Si nous souhaitons nous réformer en profondeur, nous devons fatalement passer par un long cheminement, parsemé d’étapes. Chacun comprend qu’on n’arrivera jamais au bout d’un marathon en démarrant en sprint. C’est pourtant le réflexe qui anime les nouveaux convertis, presque toujours : on cherche la sainteté, la transfiguration d’un coup. On oublie que le temps est la texture sur laquelle nos efforts accumulés nous mèneront à destination. Ce temps, il nous faut l’habiter, l’apprivoiser, s’en faire un allié. C’est en cela qu’une théologie du temps serait urgente à concevoir, de la part de l’Eglise et de ses têtes pensantes. Facile à dire, remarquerez-vous sans doute… et par où commencer ? Par quelle cavité conceptuelle entrer dans la théologie du temps ? Je l’ignore. Cependant, nous pouvons nous appuyer sur une première certitude : lorsque c’est le plein brouillard, nous pouvons nous accrocher aux Saintes Écritures, et
percevoir dans l’histoire du Verbe divin un premier filet de lumière…
Que nous dit donc la Bible sur la théologie du temps ? Premièrement, la scansion spirituelle est une loi inerrante au mode de délivrance de la Révélation : celle-ci est énoncée d’abord en figure, puis de plus en plus nettement, passant par les lois vétérotestamentaires, les règlements vétilleux du Lévitique, jusqu’aux principes émouvants et décisifs du discours sur la Montagne. A un autre endroit de l’Évangile, Jésus indique à ses disciples qu’ils ne sont pas encore prêts pour recevoir certaines vérités, qui leur seront communiquées plus tard : toute la théologie du temps est là, dans cette confidence. Le message du salut vient par étapes, comme si l’homme devait murir graduellement pour grandir tout à fait. Plus l’on s’enfonce dans les Écritures, plus cette structure nous apparaît. Ainsi, la théologie du temps transparaît à merveille dans le livre de Daniel : dans un premier temps, le prophète renverse l’idole Bel à Babylone, puis son temple, mais ce travail purificateur ne suffit pas. Le roi Astyage lui oppose alors le serpent et Daniel le tue. Il ne peut emplir cet office qu’après une certaine préparation :
« Daniel prit alors de la poix, de la graisse et du crin, fit cuire le tout, en fit des boulettes, et les jeta dans la gueule du serpent qui les avala et en creva. Et Daniel dit : « Voyez ce que vous vénérez ! » » (Dn 14, 27)
Cette nouvelle étape vers la purification contre les idoles n’est pas la dernière, puisque Daniel est alors jeté par les Babyloniens dans la fosse aux lions. Advient alors un temps de six jours durant lesquels le prophète vit au milieu des félins menaçants, au nombre de sept. Le secours vient cette fois de l’extérieur, indirectement : l’Ange fait ainsi venir Habaquq et une préparation alimentaire qui permet à Daniel de survivre. Au septième jour, le roi constate avec stupeur que celui-ci est toujours en vie. Certes, cette fois il n’a pas pu vaincre les lions, mais ceux-ci l’ont épargné, et le roi libère le prophète en proclamant enfin :
« Tu es grand, Seigneur, Dieu de Daniel, et il n’est d’autre Dieu que toi ! » (Dn, 14, 41)
Afin de détruire l’idolâtrie du roi babylonien, Daniel a donc été contraint d’agir progressivement, dans le temps. Il a d’abord rationnellement déconstruit le culte de Bel en montrant qu’« au-dedans c’est de l’argile, au-dehors du cuivre, et ça n’a jamais rien mangé ni bu » (Dn 14, 7). Après cette mise au point, il a renversé l’idole, puis son temple, puis s’est retrouvé devant le serpent qu’il a dû tuer en préparant une mixture qui nécessitait un certain temps. Enfin, l’épreuve des lions s’en est suivie, et c’est alors que le roi fut enfin convaincu par les démonstrations du prophète. Toutes ces étapes furent nécessaires, et l’on remarque que c’est pour la dernière que Daniel eut besoin du recours extérieur de la « grâce », via l’Ange et Habaquq 88. Il en va schématiquement de même en ce qui nous concerne, lorsque nous cheminons spirituellement : après une épreuve en vient une autre, plus redoutable, puis d’autres encore. Ces scansions font partie de la victoire, nous devons en accepter le rythme. Sur notre chemin, nous ne pourrons pas tout accomplir seuls, et nous aurons besoin de la foi, du Message (l’Ange), et de nos semblables (Habaquq).
La Bible comporte quantités d’autres occurrences au sein desquelles la théologie du temps se déploie. L’une d’entre elles, très intéressante, figure dans le livre des Rois de l’Ancien Testament : atteint par la lèpre, Naaman le Syrien est miraculeusement guéri après s’être lavé sept fois dans le Jourdain, selon la prescription du prophète Elisée (II Rois, 5, 14). Outre la symbolique évidente du chiffre 7, nous comprenons la leçon figurée dans l’extrait : la guérison n’intervient pas d’un coup de baguette magique, mais par une succession d’efforts récurrents. Cette leçon du prophète Elisée, nous pouvons la faire nôtre quand on cherche à se purger d’une addiction ou d’une mauvaise habitude : c’est la règle des sept fois, qui ouvre sérieusement au chemin de la guérison ou, à plus proprement parler, de la désintoxication face aux pratiques addictives. En suivant l’exemple de Naaman le Syrien, nous avons une chance concrète de triompher.
La base, le fondement de la théologie du temps saisie par l’homme réside L’INTENTION SPIRITUELLE de ce dernier. Sans la puissance de cette intention, son sérieux, son honnêteté foncière, toute tentative d’évolution spirituelle sera vaine. Le cheminement du progrès personnel sera conditionné par le degré de sérieux de l’engagement d’origine. Voici pourquoi certains saints de l’Eglise ont prévenu que nous ne serons pas tant jugés sur nos actes que sur nos intentions, et le sérieux avec lequel nous avons cherché à livrer le combat. Voici pourquoi, par exemple, Jésus déclare que l’adultère n’intervient pas seulement lorsque l’on couche avec la femme qui n’est pas la sienne, mais dès qu’on l’a regardée avec convoitise :
« Mais moi, je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un
adultère avec elle dans son cœur » (Mt 5, 28)
Au-delà de l’extrême rigueur impliquée par un tel commandement, Jésus nous enseigne que c’est avant tout l’intention qui compte : en mal, mais aussi en bien. D’où l’enseignement des saints de l’Eglise que je viens d’évoquer. Nous pouvons aller jusqu’à dire que dans le christianisme, l’intention est un acte. L’intention est un fait, donc un acte, le premier acte, certes encore immergé, mais déjà posé, agissant. Il s’agit là d’une vérité psychologique fondamentale.
La théologie du temps a ceci de particulier qu’elle est à la fois cyclique et linéaire : sa structure
renvoie aux deux conceptions culturelles de l’écoulement chronologique que sont la grecque (cyclique) et la judéo-chrétienne (linéaire). Comment est-ce possible ? Les pratiques sexuelles (ou autres) addictives enferment la victime dans une spirale éternelle, d’ordre circulaire : je cède, je tombe, je me relève, je cède, je tombe, je me relève, je cède, je tombe, etc. Tout en étant circulaire, cette roue infernale se déplace sur un sol qui peut être en déclivité, ou au contraire ascendant. En effet, je peux progresser (jusqu’à un certain point) tout en étant prisonnier de ces cycles, à la condition que mes chutes entraînent progressivement des ressaisissements plus rigoureux 89. En revanche, je peux réussir à m’extraire de cette roue infernale, au prix d’efforts décisifs et d’un appoint de la grâce qui fera la différence : dès lors, j’entre en régime « linéaire », ma progression devient plus ferme, et je finis par triompher sans rechuter.
87 A-D Sertillanges, L’Eglise, 1917
88 Cf. Poisson, Bizien, La Racine d’Habaquq, Docteur angélique, 2023
89 Se relever est un mouvement de l’être : de l’âme, de l’esprit et du corps. Si l’un va contre les deux autres, il est difficile d’avancer. D’où l’importance très régulière du sacrement de la confession.