Métaphysique de la virilité

« Tous tes alliés t’ont chassé jusqu’à la frontière, tes amis t’ont joué, t’ont dominé, ceux qui. mangeaient ton pain t’ont dressé des pièges, et tu n’as pas su t’en apercevoir ! » (Abdias, 7)

Il n’a jamais été facile d’être un homme. Autant sous les cieux du patriarcat qu’en régime démocratique et pluraliste. Toujours, comme la femme, l’homme a dû endurer de multiples injonctions morales relatives à son sexe. Être fort, dur au mal, plein de courage physique, ne pas geindre ni se plaindre… autant d’attitudes nettes qui reflètent l’image du roc, du rempart au milieu des tempêtes. Faut-il parler de stéréotypes ? En vérité, une sagesse s’est répandue à travers le monde entier depuis le fond des âges, qui nous rappelle que la protection des siens et la responsabilité sans faille sont les premiers devoirs du garçon en charge de famille, de l’homme sur qui l’on peut compter, de celui qui mérite l’estime du groupe et qui se distingue des tire-au-flanc, des minus, des lâches, des traîtres, enfin de la cohorte des médiocres. A ce tronc éthique universel, qui compose le socle de toutes les virilités, se sont greffées des quantités de branches morales et culturelles au fil des siècles, dessinant de multiples versions idéales de la virilité, modelant les consciences et les mœurs, selon les mythes idéaux de l’époque. Voici pourquoi obtenir une définition chimiquement pure de la virilité s’avère ardu. Tentons cependant d’approcher conceptuellement notre objet.

-On peut en premier lieu choisir une sémantique universitaire, comme celle de l’historienne Nicole Edelman : la virilité serait ainsi « la construction culturelle des attributions du masculin et décrivant le sentiment de ce qui fait l’homme dans l’homme ».

-On peut aussi se ranger à un point de vue prudent, un peu fuyant : « La virilité ne réside pas dans les muscles, elle est dans l’esprit » (Tahar Ben Jelloun, L’auberge des pauvres)

-Il est aussi possible d’opter pour l’humour : « La calvitie est peut-être un signe de virilité, mais elle restreint terriblement nos chances de pouvoir le prouver. » (Cédric Hardwicke)

Cette dernière boutade nous livre une clé essentielle de l’énigme : la puissance sexuelle est, au fond, le critère absolu mais non avoué de la virilité dans toutes les sociétés, au-delà des critères secondaires et relatifs (être grand, fort, responsable, etc). Ce critère sexuel rôde comme une ombre derrière tous les autres, que l’on mettra plus diplomatiquement en avant pour traiter de la virilité. Il est ineffaçable et résistera toujours. Pourquoi ? Parce qu’il appartient au jugement souverain des femmes, et qu’elles sont seules à pouvoir le décerner… Cette vérité du fond des âges s’est perpétuée jusqu’à nos jours.

Inversement, le mauvais coucheur, l’homme qui se fait dominer, dépasser, rouler, marcher sur les pieds, comme le personnage biblique d’Esaü dans le livre d’Abdias, voici celui qui incarne l’antithèse de l’homme viril. La collectivité n’aura pour lui que mépris. Dans l’inconscient collectif surnage donc un portrait-robot de l’homme viril, sorte de synthèse médiane entre le guerrier, l’ouvrier, le Don Juan, le grand frère ténébreux et l’éphèbe bodybuildé à la voix grave. Les choses ne vont généralement pas plus loin, d’où l’intérêt de creuser la question… L’historien aura beau demander à quand remonte l’idée de virilité, personne ne pourra clairement lui répondre. Tout simplement parce que son origine remonte bien au-delà du règne d’homo sapiens, au-delà même du paléolithique. La virilité première et le sentiment confus de sa présence datent du règne des mâles dominants dans les meutes d’animaux sauvages. A l’état brut, elle est cette force et cette aura qui imposent la soumission sans discussion. Elle est pour cette raison proche d’une vertu magique, sinon sacrée. D’où cette très ancienne conception du dieu comme l’être viril par excellence, le fécondateur primordial. Les symboles phalliques sur les surfaces rupestres de la préhistoire en sont un témoignage, selon de nombreux chercheurs ; des signatures révélatrices de violence et d’une certaine « masculinité toxique » selon d’autres. L’origine de cette masculinité toxique prête elle-même à de nombreux débats, lesquels réservent d’intéressantes surprises. On a pu entendre, dernièrement, une thèse selon laquelle la haine massacreuse et les guerres n’existaient pas à l’époque des chasseurs-cueilleurs, mais qu’elles ont émergé avec la sédentarisation des population et l’invention de l’agriculture, quelques millénaires avant notre ère. La virilité homicide et sanglante, donc, serait née dans ce contexte de la fin du néolithique, avec l’avènement des armes de métal et la division renforcée des tâches entre les hommes et les

Femmes1. Soudain, les hommes auraient commencé à institutionnaliser leur force prééminente, et à soumettre leurs compagnes à des niveaux d’existence profondément dégradés : en témoigneraient un accès moindre à la nourriture et une réduction concomitante de l’ossature féminine, en taille comme en robustesse. Cette théorie, pour le moins polémique, a été vivement contredite par de nombreux chercheurs. Cependant, le climat latent de guerre des sexes qui structure les milieux intellectuels offre une réelle audience à ce genre d’hypothèses.

Les aspects de la virilité développés dans les mondes égyptiens puis gréco-romains de l’antiquité nous échappent partiellement. La place que pouvait alors prendre la pratique homosexuelle dans une certaine forme d’éducation entre hommes2 a fait couler beaucoup d’encre.

Avec l’avènement de la chrétienté (et depuis ses prémisses judaïques), l’homosexualité devient incompatible avec la virilité, même si elle est active. C’est là une rupture franche face à l’antiquité classique. Un peu plus tard dans le temps, l’amour courtois médiéval, empreint de l’idéal de la chevalerie chrétienne, enrichit quant à lui la virilité de nouvelles valeurs : délicatesse, écoute de la « dame », préromantisme. En miroir, les sociétés islamiques développent leurs propres conceptions de la virilité, souvent qualifiées d’ombrageuses et rugueuses, que l’on retrouve aujourd’hui à l’état dégradé chez une part des migrants en Europe. A partir du XVIIIe siècle, le socle viril du pater familias s’effrite : les pères sont dorénavant contestés, dépossédés de leur imperium symbolique. La perruque et le jabot n’arrangent rien à l’affaire. Au XIXe siècle, les valeurs bourgeoises s’imposent sur l’ancien diptyque héroïque de l’épée (aristocratie) et de la charrue (paysannerie), propulsant l’argent et la capacité à faire des affaires au sommet des valeurs méritoires, du moins dans les villes en plein essor. La Première Guerre mondiale propulse quant à elle les femmes au cœur des machines de production nationales, tout en réduisant l’image sacrée du guerrier à l’état d’handicapé perpétuel, voire de bouillie humaine : c’est le retour des innombrables « gueules cassées » des champs de bataille, désormais impropres à régenter la société sans le concours décisif des épouses et des filles. Enfin, l’époque contemporaine est ambigüe quant à son rapport à la virilité : dans un premier temps, les conquêtes du féminisme depuis l’après-guerre ont contribué à dévaloriser les représentations brutes de l’homme viril, de plus en plus considéré « toxique » lorsqu’il fait étalage de sa puissance3.

Aux fans du bodybuilding ont succédé les métrosexuels androgynes puis – accident de l’histoire –les startupers adeptes de MMA4 et les geeks au dos large : en effet, la violence a ressurgi de manière inattendue dans les sociétés occidentales pacifiées, et ce depuis l’avènement des réseaux sociaux et de la crise mondiale des frontières. Désormais, le « mâle alpha » est donc considéré diversement par la collectivité en fonction de certains aspects secondaires de son identité : on le jugera nuisible avant tout s’il est politiquement de droite, autochtone, plutôt laid et boomer. En revanche, l’appartenance à une culture étrangère méridionale lui garantira une sorte d’immunité circonstancielle, bien que non absolue, face au jugement collectif ambiant : c’est que, désireux de ménager certains marqueurs de gauche, le féminisme actuel s’interdit de juger avec la même rigueur tous les hommes en fonction de ce qu’ils font5. L’hypermasculinité destructrice que l’on rencontre dans certaines grandes mégalopoles occidentales, aujourd’hui, a été étudiée par la chercheuse allemande Anne Maria Möller-Leimkühler : ses enquêtes portent sur une pathologie comportementale exacerbée, notamment chez certaines populations islamisées, en réaction au corpus de moins en moins genré des valeurs occidentales.

De fait, la notion de virilité est devenue problématique pour une part majoritaire des esprits revendiqués progressistes : ainsi, selon le journal féminin Marie Claire, elle est « une pure construction culturelle, psychologique et sociale, imposée avec plus ou moins de vigueur selon les époques ». Dans le champ éditorial féministe militant, les opinions sont encore plus tranchées : des affichages sauvages sur les murs des grandes villes aux boucles WhatsApp sur les smartphones, les personnes « avec pénis » sont dorénavant jugées très durement, parfois comme des cohortes de violeurs potentiels6. Le ressentiment est devenu tel qu’une féministe médiatique revendiquait il y a quelques années avoir cessé d’écouter, de lire ou de contempler toute production culturelle due à un homme, quel qu’il soit. Ces sentiments de haine et ces colères prospèrent désormais hors du champ de la rationalité, mais trouvent un écho médiatique renforcé, et parfois la caution morale de revues respectables. Une prétention à la scientificité de ces attaques est même perceptible, voire conquise. Ainsi dernièrement, le « coût » de la virilité a pu être chiffré à 100 milliards d’euros par an en France7 ; une estimation très litigieuse, fondée sur les statistiques de la criminalité masculine. Les questions qui pointent en filigrane ne sont d’ailleurs pas inintéressantes : pourquoi les hommes sont-ils responsables de 86% des meurtres, de 99% des viols et de 84% des accidents mortels sur la route en France ? Serait-ce dû à une conception empoisonnée de ce que doit être un homme face au monde, dur, inflexible et dominant en toutes circonstances ? De telles questions sociétales se prolongent aujourd’hui jusque dans le champ théologique, où de nombreuses chercheuses remettent en question le poids du patriarcat dans la religion. L’auteur Anne Soupa, notamment, milite à l’avant-garde de ce mouvement spirituel contestataire, et n’hésite plus à contester le magistère sur sa propre interprétation des livres saints :

« L’Évangile est fraternel, il est « adelphique », c’est-à-dire autant fraternel que sororal »8

La sociologie et certaines théologies sont désormais saturées par les thèmes de l’androcentrisme, de la « phallocratie » et du genre. Certains chercheurs résistent pourtant à la pression tacite que l’on observe dans les bureaux de recherche et les amphithéâtres d’universités. Ainsi, en 2017, Haude Rivoal montrait combien la catégorie du masculin, et par extension « les hommes » sont essentialisés théoriquement dans les sciences sociales9. La droite culturelle dénonce pour sa part le wokisme : elle pointe chez les universitaires des analyses biaisées, voire paranoïaques, percevant dans le moindre fait social du virilisme pervers et de la domination carnassière au détriment du corps des femmes et des minorités non blanches. La rhétorique « dominant-dominé » structure toujours les grilles d’analyse les plus en vue, des deux côtés de l’Atlantique. Néanmoins, il serait injuste de réduire à notre tour le champ théorique sous un angle si réducteur. Pourquoi ?

Car le concept de virilité excède de très loin nos moyens d’analyse. On perçoit les tourments infinis qu’elle génère au nombre de publications qui lui sont consacrées sur Internet. A preuve, toutes ces vidéos et ces podcasts s’interrogeant sur les moyens de devenir ou de rester un homme, un vrai… L’Eglise prend elle-même en charge ces questionnements brûlants, proposant des stages de réflexion, mais aussi des stages réservés aux hommes en pleine nature, afin qu’ils puissent retrouver la part de masculinité qu’ils auraient perdu en raison de l’époque et de leur milieu de vie. Inutile de préciser que ce genre de stages suscite de nombreuses critiques et moqueries chez les observateurs revendiqués progressistes, lesquels nient fermement qu’il existerait une dévirilisation lancinante des hommes dans les sociétés urbaines contemporaines.

Pourtant, de nombreux fidèles catholiques affirment qu’il est aujourd’hui très difficile pour un jeune homme de se construire vraiment en homme, dans une masculinité sereine. De multiples facteurs perturbent, voire empêchent l’épanouissement fluide de cette masculinité tranquille. En premier lieu : les injonctions à dégenrer le quotidien, à ne plus concevoir la femme comme un être à protéger, le déficit de transmission père-fils, la disparition des guerres et le confort matériel invasif… Et cette question lancinante : comment éviter de détruire en soi la charge d’agressivité naturelle nécessaire à certaines vertus, sans pour autant lui laisser libre cours ? Comment articuler les impératifs d’un comportement pacifique sans sombrer dans la pleutrerie ou une identité timorée ? Comment saisir la vertu catholique de la « force », exigée pour chaque fidèle ? 

Un jeune auteur catholique, Greg Calto, a récemment émis cet avis surprenant : « Il y a un risque de dévirilisation à mesure qu’on se catholicise »10

Une gifle symbolique, à laquelle nous pourrions répondre avec l’abbé Matthieu Raffray : « Lorsqu’on parle de virilité chrétienne, d’un catholicisme viril, ça ne veut pas dire avoir des gros bras, soulever de la fonte, ou taper sur n’importe qui au hasard (…) la virilité, le fait d’être vraiment homme, c’est le fait d’être vertueux, d’avoir des vertus »11

Des vertus païennes qui, précise-t-il, sont appelées à être surélevées par la grâce. Entre Rambo et Padre Pio, tout homme chrétien est appelé à trouver sa définition de la force. S’il n’existe pas de formules magiques pour établir une virilité non toxique, c’est que cette dernière existe à l’état naturel.

1 Il s’agit d’une théorie très litigieuse de Lucile Peytavin, développée dans son livre Le coût de la virilité, (éd. Anne Carrière, 2021)

2 Le couple institutionnalisé de l’éraste et de l’éromène chez les Grecs, notamment.

3 Surtout s’il s’agit de « l’homme blanc de plus de 50 ans », catégorie fantasmée du masculinisme délétère, sexiste, raciste, écocide et violeur universel de toutes les altérités, selon une certaine sociologie en vogue dans les milieux universitaires. Le regard ambigu des sociétés occidentales sur le « mâle » migrant, susceptible d’excuses sociologiques spécifiques, renforce en retour les charges accusatoires contre le « mâle » autochtone, concentré chimiquement pur de la tyrannie masculine.

4 Arts martiaux mixtes, d’une violence extrême, et démocratisés via Internet chez les jeunes urbains du monde entier.

5 La campagne de haine orchestrée contre le rappeur français Orelsan, il y a quelques années, fut à ce titre un cas d’école. L’affaire des agressions sexuelles du Nouvel An 2016 à Cologne souleva de

nombreuses relativisations publiques, en raison de l’origine des accusés. Dès 2017, le mouvement mee too s’est particulièrement intéressé au cas des hommes « wasp » d’un certain milieu. Plus récemment, suite aux massacres du 7 octobre 2023, les multiples crimes sexuels avérés et documentés commis par des Palestiniens contre des Israéliennes déchirent la communauté féministe, alors qu’on aurait légitimement pu s’attendre à des condamnations sans ambiguïtés.

6 A ces multiples offensives contre la virilité, certains rétorquent avec malice que ce sont précisément les femmes qui, au cours des millénaires, en ont sélectionné les idéaux-types (haute stature, puissance, voix grave, etc…), tout en écartant du jeu de la reproduction les hommes qui n’y correspondaient pas, ou de trop loin.

7 Lucile Peytavin, Le coût de la virilité, éd. Anne Carrière, 2021

8 Anne Soupa, Blog personnel, 11 décembre 2023

9 Virilité ou masculinité ? Revue Travailler, n°38, 2017

10 Entretien YouTube, Comment (re)devenir un homme, 26 novembre 2023

11 Entretien YouTube Comment (re)devenir un homme, 26 novembre 2023

Publié par gaetanpoisson

Ancien séminariste, conférencier. Théologie catholique / Question de l'homosexualité au-delà de la rhétorique LGBTQI+

Laisser un commentaire