La mort d’un Ange

Certains jours, la vie semble inexplicable et cruelle. Surtout lorsqu’un être disparaît brutalement, sans qu’on n’ait rien pu faire. Je viens d’apprendre avec effroi le suicide de Sébastien Liautaud, un jeune homme qui portait la parole de victimes d’abus sexuels, au sein du diocèse de Nice. Nous nous connaissions un peu. Il m’avait abordé afin d’échanger en privé quelques idées sur des sujets délicats. Si nos points de vue divergeaient à l’occasion, Sébastien avait cette élégance naturelle qui consiste à accueillir l’objection – avec parfois un certain tempérament – à tout le moins une chance. Cette intelligence du cœur, si rare de nos jours, il avait pu la conserver malgré la terrible plaie qu’il portait en lui. Une blessure ineffable qu’un prêtre lui avait infligée en abusant de l’enfant qu’il était, alors qu’il n’avait que 11 ans, lors d’un voyage à Rome. 

« Pour comprendre le Ciel il faut avoir traversé la Terre et les Enfers »

… avertissait Louis Lavelle dans ses Carnets de guerre en 1915. L’Enfer, Sébastien l’avait subi à un âge où la plupart des enfants ne sont pas encore sortis d’Eden. Il avait vécu l’horreur, avant même d’avoir été informé de ce à quoi elle pouvait ressembler. Son bourreau n’était pas n’importe qui : un homme de Dieu, un maître de confiance qui doit précisément montrer la voie qui mène à l’amour et au Salut. Tel Lucifer, c’est toujours l’Ange d’exception qui trahit le plus violemment, celui par qui le Mal s’exprime à proportion maximale.  

Sébastien Liautaud était l’une des premières victimes à avoir contacté la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise, la CIASE. Notons qu’il n’avait pas renoncé à sa foi, qu’il avait eu la force de la conserver malgré le sentiment terrible de trahison qu’il avait pu éprouver au regard de l’institution ecclésiale. Courageusement, il avait représenté  

son collectif « Libère ta parole » lors de la rencontre nationale des associations de personnes victimes dans l’Église, en octobre 2022. 

Son drame avait rejailli cruellement après la mort de son présumé bourreau, le père Schoepff, suite à un report judiciaire : privé de procès, de Justice, du face à face nécessaire à la construction hypothétique d’un avenir suturé, Sébastien n’aurait plus eu la force d’avancer. Il s’est donné la mort le 1er mai dernier, vaincu par le silence des institutions, cette fois-ci laïques… On ne saurait mesurer le sentiment d’abandon qu’il a probablement éprouvé les derniers jours de sa vie. Nous ne pouvons rien dire de tout cela. Il n’y a que le silence qui convienne, paradoxalement, alors même que c’est l’absence du « dire » qui a démoli Sébastien, en plongeant son histoire dans le néant social. Comme s’il ne s’était rien passé. Comme si la mort du bourreau effaçait les instruments de la torture. Comme si aucun Saint Thomas n’aurait reconnu la blessure de Sébastien après l’avoir tâtée, sous prétexte que la lame n’était plus là.   

Je n’ai évidemment pas tous les éléments du dossier, mais je m’interroge : comment un prêtre ne peut trouver l’humilité minimale de demander pardon, de reconnaitre publiquement sa faute pour apaiser les souffrances qu’il a causées à ses victimes. Je ne comprends pas qu’une personne qui a répondu à l’appel de Dieu – du Sacerdoce – puisse non seulement commettre l’irréparable, mais persévérer dans le refus de réparer son œuvre. 

Cher Sébastien, que tes blessures soient enfin guéries, puisses-tu connaître enfin la joie, le répit et l’Amour véritable. Nous t’aimons, et, je t’en conjure, prie pour nous qui sommes encore en ce monde saturé d’iniquités. 

Publié par gaetanpoisson

Ancien séminariste, conférencier. Théologie catholique / Question de l'homosexualité au-delà de la rhétorique LGBTQI+

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