
Eglise et crimes sexuels : jusqu’où peut-on incriminer l’Institution ?
Dans un récent ouvrage aux apparences indiscutables[1], le chercheur Matthieu Poupart met en accusation la pastorale catholique en matière de sexualité : exemples homélitiques à l’appui, il incrimine les autorités ecclésiastiques d’avoir généré, du XVIIe au XXIe siècle, un climat de prédation systémique en totale contradiction avec les traditions originelles (et saines) de l’Institution. Cette machine à broyer les corps juvéniles se serait édifiée sous le couvert insidieux d’une morale spécifique réservée aux filles, et par un travestissement subtil du langage spirituel : disparition de la notion de stupre, quiétisme passif, réductionnisme exégétique de la figure d’Onan…
A la différence des nombreuses publications vindicatives et médiocres qui ont suivi les révélations de la CIASE, Le silence de l’agneau offre un appareil argumentaire solide, profondément original, qui serait près de convaincre tout à fait s’il n’était empreint de cette rabies theologica qui gauchit la fine pointe des accusations en grossière feuille de boucher : l’auteur analyse tout mathématiquement, sans tenir compte du facteur d’inertie du réel, lequel provoque des effets de décalage avec les évidences apparentes. Prenons ici trois exemples :
-Matthieu Poupart remarque finement que la définition du viol présentée dans le Catéchisme de l’Eglise catholique est plus succincte que dans le Code Pénal : en conséquence, Rome limiterait le fait du viol à une question de « violence », en omettant d’autres modes d’action tels que la ruse et la surprise, mentionnées dans la législation profane. Dès lors, nombre de prélats se seraient engouffrés dans cet interstice du droit canon pour atteindre leurs proies juvéniles sans « violence ». A cet argumentaire que nous exposons en substance, il est nécessaire d’objecter ceci : en premier lieu, le paragraphe 2356 du Catéchisme de l’Eglise utilise évidemment le terme « violence » de manière extensive, incluant les notions profanes de « ruse » et de « surprise », et d’autres encore, comme la malséance et la perversité, que la définition du droit pénal n’inclut pas quant à elle. Ainsi, plus elle énumère explicitement les modalités de viol, plus la langue du droit profane délimite un champ clos, au-delà duquel les choses seraient permises. A l’inverse, la définition resserrée du viol sous le terme générique de « violence » permet à l’Eglise d’étendre bien plus loin le territoire implicite du viol. Ainsi, la sentence « le viol désigne l’entrée par effraction, avec violence, dans l’intimité sexuelle d’une personne » englobe bien davantage que les quelques précisions de la version du Code Pénal.
Dans le même ordre d’idées, sur la question de l’avortement et des origines de la vie : la brève définition que pose l’Eglise en affirmant qu’il est question d’être humain dès la conception s’oppose aux mille précisions réductrices de la loi civile : le fœtus devient personne à partir de 10, 12 ou tant de semaines, selon telle ou telle législation nationale, et sous réserve d’autres facteurs excluants, comme la santé mentale de la mère, etc. Que conclure, sinon que la multiplication des précisions limite plutôt qu’elle ne garantit une conception extensive du sujet traité. Malgré son apparence incontestable, l’argument de Mr Poupart sur la définition du viol finit donc au tapis.
-L’auteur s’en prend avec une particulière sévérité à l’abbé médiatique Pierre-Hervé Grosjean, disséquant en sa défaveur un discours qu’il prononça devant des jeunes sur les dangers de la sexualité. Premier point : il se scandalise du fait que l’abbé réduise la responsabilité latente des garçons en les qualifiant de « gros faibles », ce qui légitimerait d’imposer aux jeunes filles des attitudes morales dissuasives (et indirectement la responsabilité de leur virginité). En réalité, bien au contraire, il est possible d’interpréter l’expression « gros faibles » comme une incrimination de principe envers la gent masculine, par essence moins mature que les femmes et donc plus susceptible de passer à l’acte ; sur un autre ton mais de manière particulièrement convergente, la parole féministe pointe par principe la faiblesse de l’homme ordinaire lorsqu’il est question de crimes sexuels (affaire des viols de Mazan…). En quoi la culpabilité de ces derniers serait-elle amoindrie ? Deuxième point : l’auteur juge criminel l’avertissement « on ne dit pas stop au pied du lit », comme si celui-ci induisait qu’il est alors trop tard pour parler de violence quand un garçon vous a menée sur sa couche. Ici, monsieur Poupart oublie sans doute que toutes les mères usent elles-mêmes d’un tel langage pour prévenir leur progéniture des dangers qui les guettent : jamais elles ne légitimeraient par ces mots l’acte commis par un garçon contre leur fille, mais elles cherchent simplement à indiquer à cette dernière un repère précis pour savoir à partir de quand une situation devient vraiment périlleuse. En employant l’expression « on ne dit pas stop au pied du lit », l’abbé Grosjean ne pense manifestement pas autre chose : il ne se positionne précisément pas sur un plan moral (ce que fait en revanche l’auteur), mais sur un plan pratique. L’interprétation de monsieur Poupart est donc ici malveillante, à tout le moins forcée :
« Prétendre qu’« on ne dit pas stop au pied du lit », c’est dire aux victimes que, parvenues à un certain point du labyrinthe, elles n’ont plus le droit de se soustraire au Minotaure ».
-Les prescripteurs de morale, dans toute société, utilisent le discours sacré ambiant à leur profit, et le tordent selon leurs intérêts lubriques (les exemples récents dans les monastères bouddhistes l’attestent). C’est une erreur d’analyse que de voir dans ces distorsions la signature de la doctrine en tant que telle ; le sommet de perversion des crimes sexuels commis en contexte catholique vient précisément du fait que la doctrine est ployée, subtilement travestie, non par une clique hiérarchique perverse, mais par une nuée d’individus à tous échelons qui spéculent sur le Verbe et son sens. Il n’en demeure pas moins que monsieur Poupart a raison d’affirmer que les scandales sexuels en l’Eglise ne concernent pas tant des « brebis galeuses » qu’un système en maints points défaillants (concentration du pouvoir, culture du secret, manque de figures féminines dans la chaîne hiérarchique…).
On relèvera au crédit de l’auteur un luxe d’expressions joliment inspirées : « la pastorale de l’onanisme », « les chasseurs de branlette des trois derniers siècles », « des zombis dans le catéchisme ». Si certaines peuvent à bon droit choquer, il n’est pas inutile qu’elles dérangent. Il en va de même de la plupart de ses charges contre la pastorale catholique : discutables par le détail, il semble néanmoins nécessaire qu’elles existent, afin de contribuer à la réforme urgente de notre savoir-être collectif dans l’Eglise. Enfin, nous demeurerons opposés par principe au choix opportuniste d’un titre subliminalement insultant : « Le silence de l’agneau » est une déclinaison évidente du film « Le silence des Agneaux », évoquant la geste sanglante d’un tueur en série psychopathe… Hannibal Lecter. Aussi imparfaite qu’elle soit, l’Eglise n’en est pas encore là !
[1] Matthieu Poupart, Le silence de l’agneau, Seuil, 2024.