

C’est une expression qui fait couler beaucoup d’encre. Elle incarnerait même, pour certains adversaires de l’Eglise, la substantifique moelle homophobique de l’Institution.
« Intrinsèquement désordonné »… ou la formule du déshonneur. Voici deux mots accolés qui ont traversé des générations sans trop poser questions à nos aïeux, et qui explosent de nos jours aux tympans de la société civile. Le fait est que notre époque a décidé de condamner toute sonorité blessante ou apparentée visant les minorités sexuelles, et qu’elle ne fait pas dans le détail : à ses yeux, toute formulation suspecte mérite déjà condamnation, quel qu’en soit le sens profond ou la potentielle charge de malentendu.
Analyser, décortiquer, contextualiser ? Peine perdue : nous sommes déjà dans le dilatoire, le camouflage, la « mauvaise foi »… enfin l’hérésie. Les institutions religieuses, et le catholicisme en particulier, constitueraient la matrice de cette homophobie latente, toujours présente dans nos sociétés démocratiques. Or, la preuve de cette homophobie structurelle résiderait dans le Catéchisme de l’Eglise catholique lui-même, énoncée noir sur blanc.
« Intrinsèquement désordonné » : comment ne pas sentir la charge de haine et de jugement péremptoire au travers d’un tel langage ?
S’il est vrai que cette formulation résonne étrangement à nos délicates oreilles, c’est peut-être, et surtout, parce que nous n’avons pas vraiment l’heur d’entendre jusqu’au bout ce qui est formulé.
Que dis-je par là ? Tout simplement que nous n’avons jamais vraiment pris la peine d’ausculter cette fameuse expression. Gageons qu’il n’est jamais trop tard, et tentons enfin d’y voir plus clair…
Que nous dit le catéchisme de l’Eglise catholique dans le texte à propos de l’homosexualité, et au-delà de l’expression litigieuse ?
Chasteté et homosexualité
Article 2357
« L’homosexualité désigne les relations entre des hommes ou des femmes qui éprouvent une attirance sexuelle, exclusive ou prédominante, envers des personnes du même sexe. Elle revêt des formes très variables à travers les siècles et les cultures. Sa genèse psychique reste largement inexpliquée. S’appuyant sur la Sainte Écriture, qui les présente comme des dépravations graves, la Tradition a toujours déclaré que les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés. Ils sont contraires à la loi naturelle. Ils ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas »
Article 2358
« Un nombre non négligeable d’hommes et de femmes présentent des tendances homosexuelles foncières. Cette propension, objectivement désordonnée, constitue pour la plupart d’entre eux une épreuve. Ils ne choisissent pas leur condition homosexuelle. Ils doivent être accueillis avec respect, compassion et délicatesse. On évitera à leur égard toute marque de discrimination injuste. Ces personnes sont appelées à réaliser la volonté de Dieu dans leur vie, et si elles sont chrétiennes, à unir au sacrifice de la Croix du Seigneur les difficultés qu’elles peuvent rencontrer du fait de leur condition. »
Article 2359
« Les personnes homosexuelles sont appelées à la chasteté Par les vertus de maîtrise, éducatrices de la liberté intérieure, quelquefois par le soutien d’une amitié désintéressée, par la prière et la grâce sacramentelle, elles peuvent et doivent se rapprocher, graduellement et résolument, de la perfection chrétienne. »
Ici, les termes « dépravation grave » et « intrinsèquement désordonné » doivent être bien compris et interprété, au risque, à défaut d’un tel effort, d’enfermer la personne dans l’acte. Dans un monde idéal, on peut penser qu’une formulation plus souple aurait été préférable, c’est évident. Or il est de notoriété historique que le catéchisme officiel est « obligé » de s’exprimer de manière froide et très serrée à cause des risques d’interprétation fluctuants dans les traductions. Le latin, langue glacée comme le marbre, a pour lui la haute précision de ses termes, et nos langages fleuris d’aujourd’hui rendent très roidement ses formulations. On remarquera qu’il en va strictement de même pour les textes de lois ordinaires : austères, laconiques et glacés, non parce que leurs auteurs étaient sans coeur, mais parce qu’il convenait de dépouiller au maximum le langage des risques d’interprétation faussés. Ce premier point est capital, et il suggère de ne pas nous laisser abuser par l’aspect « mécanique froide » des mots du catéchisme de l’Eglise catholique.
L’expression « intrinsèquement désordonné » sonne donc très dur, mais nous devons dépasser cette impression sensible pour examiner dans la foulée le contenu du message. En réalité, il faut l’entendre littéralement : ce n’est pas dans « l’ordre », dans « l’ordo » hétérocentré de la société que l’homosexualité. D’ailleurs, tout le monde est d’accord avec cela lorsqu’il s’agit d’en faire une prime à l’originalité. L’homosexualité « détonne », elle est du côté des marges, cela a toujours été dit, et même célébré, voire revendiqué. L’Eglise énonce simplement dans le texte que l’homosexualité, comme le concubinage avant le mariage, n’est pas dans l’ordre axial des sociétés positives. Elle est donc « dés-ordonnée », au sens qu’elle ne relève pas de l’attitude axiale promue par la symbolique originelle judéo-chrétienne.
Selon le catéchisme de l’Eglise catholique, c’est très clair, l’acte homosexuel comme le concubinage ou le vagabondage sexuel chez les personnes hétéro, est « dés-ordonné », donc péché, mot propre à la culture de l’Eglise et en tant que tel à respecter. Or le péché, l’Eglise ne le réserve nullement à la catégorie des personnes homosexuelle, comme on aimerait souvent le faire accroire : le péché touche tout le monde, et mille types d’attitudes hétérosexuelles entrent d’ailleurs dans la catégorie du péché (preuve par l’absurde qu’on ne peut accoler homosexualité et péché comme deux notions équivalentes et consubstantielles). L’enseignement de l’Écriture et de la Tradition est absolument constant sur ce point. On lit en Gn 1, 27 : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, mâle et femelle il le créa. »
L’image de Dieu en l’homme n’est vraiment achevée que grâce à la coprésence de l’homme et de la femme. La complémentarité homme et femme est le point axial de la Révélation. L’altérité sexuelle est constitutive de l’être humain et du dessein de Dieu dans son acte créateur. Il n’y a rien de scandaleux à cela. C’est l’un par l’autre que l’homme et la femme accèdent à leur unité intérieure et à la communion avec Dieu. Et l’union des cœurs et des corps entre l’homme et la femme ouvre à une altérité plus grande manifestée par l’enfant. Ce message rejoint d’ailleurs celui de la plupart des traditions dans le monde, sur ce point.
Il faut observer par ailleurs que dans le Nouveau Testament Paul distingue l’inclination et les actes, puisqu’il parle des passions avilissantes et du désir homosexuel d’une part, puis du fait que des femmes et des hommes cèdent à cette passion et à ce désir sur le plan charnel. Or la sensibilité homosensible n’est pas visée elle-même. Cette distinction, et aussi le fait qu’on passe de l’un à l’autre dans la même phrase, donne bien l’enjeu : la passion ou le désir sont, en droit, séparables, de l’acte qui les assouvit ; seul le passage à l’acte constitue le péché ; mais la violence du désir fait que le passage de l’un à l’autre est très rapide. Par ailleurs, il semble que pour Paul, l’enjeu soit celui de la relation à Dieu, probablement en raison de ce déficit d’altérité qui caractérise la relation homosexuelle.
On peut objecter qu’un tel déficit d’altérité peut se présenter aussi dans une relation hétérosexuelle, c’est même assez fréquent. C’est vrai. Mais dans un cas, ce déficit d’altérité est structurel, constitutif, tandis que dans l’autre il est accidentel. Les actes génitaux homosexuels ne peuvent pas exprimer l’union des corps qui dans le dessein créateur est liée à la conjugalité et nécessite donc l’altérité sexuelle. C’est une évidence qu’il faut un homme et une femme pour faire un enfant, ou le secours de la science, de la chimie et d’une mère porteuse : la nature est têtue, et les aboutissements de la lutte contre la haine ne doivent pas écraser dans leur combat légitime les évidences de la nature. Sous ce rapport, il n’y a pas « d’union homosexuelle » au sens biblique, relié au don de la vie. Voici tout le malentendu qui éclate enfin. Et dès lors il est impossible pour l’Église de bénir une telle situation – ce qui n’empêche pas de bénir les personnes homosexuelles en tant que personnes, mais pas le couple en tant que couple homo. Il faut ici beaucoup de prudence pour éviter la confusion : les personnes homosexuelles ne sont pas écartées de la bénédiction, en soi. une mentalité contemporaine peut s’offusquer que l’acte homosexuel soit assimilé, quant à la gravité, à l’adultère, à l’idolâtrie, au vol, au mensonge ou à l’ivrognerie. En même temps, le fait même que l’acte homosexuel soit au milieu de cette liste, un parmi les autres, invite à ne pas en faire le péché par excellence, plus grave que tous les autres. Non, si l’acte homosexuel est un péché pour l’Eglise, alors que le fait d’être une personne homosexuelle n’est pas un péché pour l’Eglise, car cette personne est bien plus que ses actes préférentiels éventuels. Il faut ici se garder d’un certain discours catholique pour lequel les péchés sexuels seraient forcément les plus graves !
Et il ne faut pas oublier que l’exigence de l’Évangile n’est pas seulement demandée aux personnes homos mais aussi à tout un chacun. Selon l’Eglise, l’union charnelle entre un homme et une femme ne peut avoir lieu qu’après le sacrement du mariage, la contraception chimique à fin récréative n’est pas compatible dans la vie d’un couple chrétien, bien qu’il faille prendre sérieusement en compte les contextes en présence (un ménage parisien avec 15 enfants dans le centre de Paris, ce ne sera jamais simple) : la règle doit être dite, clairement, mais appliquée lucidement et avec intelligence. S’il est autant difficile pour les personnes homos d’entendre le fait de vivre la chasteté dans la continence ne serait-ce pas aussi par le manque de cohérence des chrétiens hétérosexuels à ne pas se conformer au message évangélique de ne pas avoir de relations charnelles avant le mariage ? Si l’exemple était pleinement vécu, alors les personnes homos entendraient certainement plus facilement le message évangélique, et il serait moins malmené par ceux qui devraient le transmettre.
Enfin, certaines personnes s’arrêtent sur le fait qu’il est mention de chasteté et non de continence dans le texte. Bien malin celui qui se délecte dans sa malice, il est évident que la chasteté doit-être vécue par tous que l’on soit marié, prêtre ou célibataire. Quelque soit notre état de vie la chasteté doit s’exercer et elle s’associe dans la justesse de l’état de la personne. Si une personne est mariée dans le sacrement du mariage, la chasteté devra s’associer à une vie de couple ou la relation sexuelle est permise ouverte au don de la vie. Si un tel est prêtre alors la chasteté s’associera à la continence sexuelle. Il en va de même pour les célibataires qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels.
Pour conclure, nous sommes tous des personnes « intrinsèquement désordonnées », car simplement pécheurs. Inutile, donc, de faire des procès de Moscou là où un peu de réflexion suffirait.
Bonjour, dans vos travaux, est-ce que vous avez connaissance des pistes initiées par Leane Payne?
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Bonjour Emmanuel, oui tout à fait !
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